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Internet et nouvelle évangélisation : innovons — que diable !
Le plus grand danger en utilisant Internet pour la nouvelle évangélisation est de perdre de vue l’objet même de l’évangélisation : communiquer le Christ. Nous ne propageons pas un concept, nous ne diffusons pas un slogan, nous ne défendons pas une idée, nous n’édifions pas un système : nous conduisons au Christ. Notre message est une personne, à rencontrer, à connaître et à choisir.
Dès lors Internet n’est qu’une trousse à outils pour une expérience anthropologique. À nous d’identifier les qualités de chacun de ces outils pour atteindre notre objectif. La question se pose en ces termes et non en termes de diffusion. Ainsi, les vertus habituellement prêtées à ces outils et, peut-être plus important, les outils d’analyse eux-mêmes, sont inappropriées pour les chrétiens, pour cette raison que nous ne vendons pas un produit, nous n’occupons pas l’espace mental, nous n’orientons pas l’imaginaire, nous ne cherchons pas un retour sur investissement. Le piège est d’autant plus subtil que les médias se sont réapproprié le langage chrétien de l’évangélisation et des rites pour décrive l’activité mercantile. J’insiste donc : notre monde référentiel n’est pas celui de l’entreprise.
Dès lors, le potentiel des réseaux sociaux apparaît infiniment moins grand qu’on le rêve, ces « nouveaux » outils ne sont pas nécessairement ceux de la « nouvelle » évangélisation. Non pas qu’ils ne puissent pas servir, mais qu’il ne faudrait pas se laisser entraîner par l’engouement mondain en lui donnant un alibi évangélisateur.
Le plus souvent ces réseaux « sociaux » donnent le triste spectacle d’une cacophonie indigeste de soliloques, d’une somme de solitudes juxtaposées jusqu’à la médiocrité. On parle, pour se dédouaner, de « communautés » virtuelles. Pourquoi pas ? On parle bien d’« amis ». Le recours à ce vocabulaire dit le souci d’entrer en relation — mais la vertu de ces réseaux est-elle davantage de créer ou d’entretenir des relations ? La première question est là.
Il me semble que les réseaux sociaux ne peuvent créer des relations que dans des conditions très restreintes. Revenons sur ce terme — abusif — de communauté. Elles se créent, dans les réseaux sociaux, en quelques clics, à propos de tout et de n’importe quoi. Ceux qui se reconnaissent une proximité de cœur avec Padre Pio, ceux qui soutienne l’action d’une œuvre missionnaire, ceux qui apprécient un groupe de musique, ceux qui aiment la cuisine italienne, ceux qui détestent les chats, etc., ont en commun le mode d’adhésion à leur groupe : le clic sur un bouton « j’aime » ou « je suis fan ». Ce seul fait empêche de les distinguer entre eux : la personne qui déteste les chats a cliqué sur le bouton « j’aime », tout comme celle qui prie Padre Pio chaque jour. En outre, à tout moment chacun peut renoncer à son « appartenance » en cliquant à nouveau. « Je n’aime pas » ou « je n’aime plus », à la place de « j’aime » ou « je suis fan ». Or l’engorgement de Facebook — pour ne citer qu’un exemple — montre que la méthode « sociale » est un échec. En réalité, les fans de photos et les amateurs de cuisine italienne se retrouvent sur des sites dédiés, offrant des fonctionnalités optimisées pour leurs besoins propres. Ces sites proposent notamment des forums, c’est-à-dire des conversations argumentées et modérées et une juxtaposition infinie de messages. Ainsi, la première qualité d’une communauté « authentique » — virtuelle ou non — me semble être le dialogue. Des personnes ayant un intérêt commun s’enrichissent du partage de leurs savoirs et de leurs expériences.
Cette condition n’est cependant pas suffisante. En effet, ces sites communautaires, qu’ils soient construits autour d’une personnalité ou d’un groupe d’experts, ne constituent que des rendez-vous temporaires et assez peu homogènes. Qui lit l’ensemble des commentaires des blogs « influents » ? La minorité du cœur des visiteurs, ceux qui sont particulièrement impliqués. La grande majorité ne fait que passer, pour un temps ou pour un objectif particulier, puis disparaissent.
Sur Internet comme dans la vie réelle — justement parce qu’Internet n’est pas un univers parallèle mais un outil au service des relations humaines — l’adhésion à une communauté nécessite un rite initiatique. C’est-à-dire le passage par une épreuve qui coûte, qui fait grandir et qui apporte à la personne une reconnaissance dans son effort pour faire partie de la communauté.
Ainsi, Internet ne permet pas de créer des communautés « virtuelles » au sens où elles n’auraient pas de lien avec la vie réelle. Le Réseau permet au contraire aux communautés de déployer des virtualités inexploitables sans le Net.
Les « réseaux sociaux » ont déjà entrepris une mutation qui ne les conduira sans doute à ne plus être des « réseaux » du tout — au sens où on l’entend actuellement. Les gens recherchent une relation infiniment plus personnalisée, authentique, que les algorithmes de Facebook ne pourront jamais leur procurer. De nouvelles plateformes apparaissent : Diaspora, Path, Loopa, annonçant des « communautés » virtuelles plus réduites, plus proches de la vie réelle des personnes, du réseau de leurs « vrais » amis. Ces communautés se rapprocheront de ce que peut être une communauté — au sens large, de communauté de d’opinion ou d’intérêt —, proposant des outils de gestion envisageant la communauté comme une infrastructure humaine et non technologique — avec, parmi les heureuses conséquences, la possibilité maîtriser ses données personnelles, sans avoir à les confier à une multinationale.
Ces exemples montrent que l’Église, maîtresse en humanité, experte en vie communautaire, peut trouver en Internet la capacité de donner une nouvelle dimension aux communautés locales, sans se limiter à imiter les démarches marketing et limiter le Réseau à un vivier pour le recrutement. Nous sommes trop souvent des observateurs et des imitateurs, alors que là comme ailleurs nous avons la possibilité d’être des innovateurs.